La belle apparue disparue

Celle qui, disparaissant, apparaît

On a dû marcher plus longtemps que prévu dans le centre de Taïnan avant de trouver un café où prendre un petit déjeuner. On n'avait pas encore pris le pli des ruelles ; ce premier détour conduit dans une impasse. Une maison aux fenêtres condamnées est restée ouverte.

Au rez-de-chaussée, au mur du réduit qui sert d'entrée, une trace nette indique un réchaud disparu sous des projections d'huile. Sous le calendrier gondolé de l'évier, un reste de savon. Le mur de l'escalier est poli à mi-hauteur, là où une main fatiguée a dû s'appuyer tant de fois. Au dernier étage, au milieu des gravats et des planches du toit effondré, des fils de coton de couleur sont restés attachés au dossier d'une chaise. Elle paraît inviter à s’asseoir à une table. C'est là qu'est posé ce médaillon de vieux cuir ou de carton, sur des restes de contreplaqué.

Le visage de celle qui, peut-être, cousait ici dans la lumière, a été terni par des rayons que plus aucune fenêtre, depuis quelques mois, n'empêche de ronger les couleurs ; mais ils n'ont pas éteint un éclat opiniâtre dans ses yeux de belle apparue - telle encore qu'elle a dû désirer être vue, tandis qu'elle regardait déjà un peu ailleurs.

Celui qui sourit des yeux

Celui dont le sourire ne se voit que dans les yeux

C'est la nuit, et son collègue n'a pas encore eu le temps d'ôter sa cagoule, celle qui pendant la journée protège des brûlures du soleil. J'ai une autre photo de l'autre conducteur, postée sur Flickr.
Au feu rouge, tout en manœuvrant pour occuper les rares centimètres cubes d'espace qui restent entre la tôle, le verre, la peinture anti-rayure et nos chairs, ils se parlent. Ses yeux semblent sourire lorsqu'il se tourne vers lui.
Je crois que ça l'amuse que je me contorsionne avec un gros appareil photo, dans son dos, au risque de faire pencher la moto d'un côté ou de l'autre. Lorsque le passage entre deux rétroviseurs paraît étroit, je serre les genoux contre ses hanches : c'est un moyen de dire "c'est bon, tu peux y aller", j'ai estimé ma propre largeur, il m'arrive aussi de conduire et de me faufiler.
J'aime bien ce contact des corps quand le fait de se faire une place entre la tôle, le soleil est l'asphalte est une donnée quotidienne. La photo que je lui montre sur l'écran de contrôle semble les amuser tous les deux, comme si c'était insolite de les prendre, eux.
Lorsqu'il parle à l'autre chauffeur, j'ai l'impression que ses yeux sourient comme ceux de quelqu'un qui veille sur la fragilité de ses interlocuteurs. Je m'imagine qu'ils ont des moments d'intimité totale entre eux aux feux rouges, et que de l'autre ils savent à peu près tout, pour avoir tant discuté dans les longues attentes, entre deux vidéos sur Youtube. J'imagine une famille loin de là dans l'Issaan, des cousins, des rires de petite fille.
Je n'en sais rien. Il est peut-être né ici.

Les "motos-taxis", il suffit de lever la en l'air pour qu'ils fendent le flux des voitures empotées. On leur a dit de se taire depuis quelques années ; il le font, tout en supportant leur sale réputation.