Celui qui sourit des yeux

C'est la nuit, et son collègue n'a pas encore eu le temps d'ôter sa cagoule, celle qui pendant la journée protège des brûlures du soleil. J'ai une autre photo de l'autre conducteur, postée sur Flickr.
Au feu rouge, tout en manœuvrant pour occuper les rares centimètres cubes d'espace qui restent entre la tôle, le verre, la peinture anti-rayure et nos chairs, ils se parlent. Ses yeux semblent sourire lorsqu'il se tourne vers lui.
Je crois que ça l'amuse que je me contorsionne avec un gros appareil photo, dans son dos, au risque de faire pencher la moto d'un côté ou de l'autre. Lorsque le passage entre deux rétroviseurs paraît étroit, je serre les genoux contre ses hanches : c'est un moyen de dire "c'est bon, tu peux y aller", j'ai estimé ma propre largeur, il m'arrive aussi de conduire et de me faufiler.
J'aime bien ce contact des corps quand le fait de se faire une place entre la tôle, le soleil est l'asphalte est une donnée quotidienne. La photo que je lui montre sur l'écran de contrôle semble les amuser tous les deux, comme si c'était insolite de les prendre, eux.
Lorsqu'il parle à l'autre chauffeur, j'ai l'impression que ses yeux sourient comme ceux de quelqu'un qui veille sur la fragilité de ses interlocuteurs. Je m'imagine qu'ils ont des moments d'intimité totale entre eux aux feux rouges, et que de l'autre ils savent à peu près tout, pour avoir tant discuté dans les longues attentes, entre deux vidéos sur Youtube. J'imagine une famille loin de là dans l'Issaan, des cousins, des rires de petite fille.
Je n'en sais rien. Il est peut-être né ici.

Les "motos-taxis", il suffit de lever la en l'air pour qu'ils fendent le flux des voitures empotées. On leur a dit de se taire depuis quelques années ; il le font, tout en supportant leur sale réputation.

Thibaud Saintin


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